Introduction
« Ô auguste lieu de Nazareth, qui a produit et nourri les prémices de la sainte Église. Jamais le soleil, qui parcourt la terre en y versant sa lumière d’or, n’a vu, dans tous les siècles, rien de plus saint, ni de plus gracieux ».
C’est par ces mots que l’Église salue la sainte famille à l’office des Laudes. Et il est bien vrai que, si l’on met à part la Très Sainte Trinité, il n’est rien, dans le monde visible et invisible, de plus pur, de plus aimable, que la sainte société de Jésus, Marie et Joseph. Tous les gens droits et pieux qui ont eu le bonheur d’être reçus dans leur pauvre maison ont dû se dire, comme Jacob, à Béthel : « Vraiment, le Seigneur est en ce lieu. C’est ici la maison de Dieu et la porte du Ciel » (Gn 28, 16-17).
Pourtant, vu de l’extérieur, le foyer de Nazareth ressemblait à beaucoup du même genre. C’était une famille juive, pauvre et pieuse, parmi bien d’autres. Quel était donc le secret de sa sainteté ? Qu’est-ce qui faisait sa valeur unique aux yeux du Père éternel ?
Saint Paul nous aide à le comprendre quand il expose son idée d’une famille chrétienne, au chapitre 5 de son Épître aux Éphésiens. Il commence par dire : « Oui, cherchez à imiter Dieu, comme des enfants bien-aimés, et suivez la voie de la charité, à l’exemple du Christ qui nous a aimés » (Ep 5, 1-2). Le cœur de la famille chrétienne, comme de la sainte famille, c’est la charité, c’est l’amour de Jésus, celui dont il nous aime et celui que nous lui rendons en retour.
Mais quelle forme particulière cet amour prend-il dans le cadre de la famille ? Au début de la section consacrée aux relations familiales, dans ce même chapitre, saint Paul écrit : « Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ » (Ep 5, 21).
La vie de la sainte famille, et celle de toute famille chrétienne à sa suite, est un mystère de soumission mutuelle dans l’amour du Christ. Une soumission qui, en définitive, s’adresse au Père, par le Fils, dans l’Esprit Saint. J’aimerais vous le montrer, en considérant ce que l’Évangile nous dit de saint Joseph, de la Vierge Marie et de Jésus lui-même au temps de son enfance.
I. Amour et soumission de saint Joseph
Est-il juste, pour commencer, de parler de soumission, dans le cas de saint Joseph ? N’était-il pas le chef de la sainte famille ? Assurément. Dans l’évangile selon saint Matthieu, en particulier, on voit bien que le Ciel lui donne l’autorité qui appartient naturellement au père de famille. C’est lui qui « prend chez lui » Marie comme son épouse et qui impose à Jésus son nom, ce qui revient à le reconnaître comme son fils. C’est à lui que l’ange dit, à plusieurs reprises, « prends l’enfant et sa mère » et emmène-les en tel lieu.
Saint Joseph est donc bien, sans aucun doute, en position d’autorité. Mais de qui la tient-il, cette autorité, sinon du Père éternel, qui a remis entre ses mains ses plus précieux trésors, son propre Fils et sa mère virginale ? Joseph ne leur commande que parce qu’il est lui-même toujours soumis à la volonté du Père. Saint Matthieu le dit en toute clarté : le Père parle par son ange, en songe, et à son réveil, sans le moindre retard, Joseph fait ce qui lui a été ordonné. Toute la grandeur de saint Joseph est là : tel un nouvel Adam, qui, contrairement au premier, ne déçoit jamais l’attente du Père, il se soumet à lui en tout, pour l’amour de son Fils, et il aime, il protège, il sert de toutes ses forces, l’épouse et l’enfant que le Père lui a donnés. Par l’autorité paternelle, Joseph est au-dessus de Jésus et de Marie. Par l’amour et l’humilité, il est toujours à leur service, pour l’amour du Père, qu’il voit et adore en eux.
II. Amour et soumission de la sainte Vierge
Tournons-nous maintenant vers la Vierge Marie. Pour elle, être soumise à l’autorité de saint Joseph allait de soi. Juste après le verset déjà cité, « Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ » (Ep 5, 21), saint Paul écrit : « Que les femmes (le) soient à leur mari » (Ep 5, 22). Ce verset, faut-il le dire, n’a pas précisément la cote auprès de beaucoup de lectrices modernes de la Bible, et bien des exégètes se mettent en quatre pour s’en débarrasser à force d’explications. Saint Paul n’a-t-il pas écrit, d’ailleurs, dans l’Épître aux Galates, que désormais, dans le Christ, il n’y a plus « ni homme, ni femme » (Ga 3, 28) ?
Oui, mais précisément, « ni homme, ni femme », ce n’est pas la même chose que « ni mari, ni épouse ». Et le contexte est tout autre : dans l’Épître aux Galates, c’est par rapport à la grâce du baptême que saint Paul déclare tous les humains absolument égaux. Dans l’Épître aux Éphésiens, il montre comment, pour les baptisés, la vie nouvelle dans le Christ transfigure de l’intérieur toutes les relations familiales, sans les abolir. Car il faut lire jusqu’au bout : « Que les femmes soient soumises à leur mari comme au Seigneur ». Et peu après : « Comme l’Église se soumet au Christ, les femmes doivent, de la même manière, se soumettre en tout à leurs maris » (Ep 5, 24).
Voilà qui change tout ! Comment une telle soumission serait-elle dégradante, alors que saint Paul vient juste de dire : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église : il s’est livré pour elle, afin de la sanctifier » (Ep 5, 25-26) ? La Vierge Marie porte en elle et récapitule toute la grâce, toute la sainteté, qu’il a plu à Jésus de donner à son Église. Comme l’Église elle-même et mieux que l’Église entière, Marie n’aspire qu’à une chose : obéir à son Fils en tout, « faire tout ce qu’il lui dira », selon sa parole aux serviteurs lors des noces de Cana. Elle se soumet donc à l’autorité de saint Joseph, comme elle voit faire son Fils. Elle aime son époux, elle le sert de tout son pouvoir, parce que le Père lui a donné à aimer saint Joseph en même temps que Jésus. Par la grâce, elle est bien au-dessus de saint Joseph. Par l’amour et l’humilité, elle se fait sa servante et celle de son Fils parce qu’en eux, elle voit le Père.
III. Amour et soumission de Jésus
Il faut encore dire quelques mots de ce mystère de soumission dans l’amour à propos de Jésus lui-même. Ici, nous sommes vraiment au cœur du mystère. Jésus seul, entre tous les hommes, a eu le privilège de choisir sa manière d’être au monde. Or, lui qui est Dieu en personne, lui qui possède « le nom au-dessus de tout nom », il a voulu avoir une vraie famille et, dans sa famille, il a pris pour lui la dernière place, celle de l’enfant. « Il leur était soumis » (Lc 2, 51) : c’est par ces mots que saint Luc résume toute la vie de Jésus à Nazareth, entre ses parents.
Pourquoi ce choix extraordinaire ? Sans aucun doute, Jésus a voulu, par son abaissement et son obéissance, réparer l’orgueil et la désobéissance, qui sont la racine de tous les péchés. Mais il y a plus. Dans les évangiles de sa sainte enfance, Jésus ne parle pas, lui qui est le Verbe éternel du Père. Lui qui est le Seigneur, il ne prend aucune initiative, il se laisse conduire par Marie et Joseph.
Sauf une fois. Une seule fois, à l’âge de 12 ans, alors qu’il venait de devenir « fils de la Loi », selon l’usage des Juifs, et qu’il devait en assumer lui-même les exigences, il a posé un acte d’indépendance à l’égard de ses parents. Il s’est dérobé à leur vigilance et les a obligés à le chercher pendant trois jours. Or, quand ils le retrouvent enfin, dans le Temple, que leur dit-il ? « Ne saviez-vous que je dois être aux choses de mon Père ? » (Lc 2, 49). Jésus n’a pas fait une fugue d’adolescent. Il n’a pas revendiqué sa liberté en secouant le joug parental. Ou plutôt, si, il a revendiqué sa liberté, mais pour révéler quelle en est la source et le sens : il est du Père, il est au Père, il lui appartient tout entier et il n’est venu dans le monde que pour faire sa volonté. S’il aime Marie et Joseph, s’il leur obéit, c’est pour l’amour de son Père, pour obéir à son Père, et afin de les entraîner, avec lui, vers le Père.
Conclusion
Chers fidèles, voyez-vous mieux, maintenant, ce qu’est une famille chrétienne ? C’est une famille dont le cœur est le Cœur même du Christ. C’est une famille où tout acte d’autorité et tout acte d’obéissance a pour motif l’amour du Père dans son Fils. Une famille où l’on s’aime et où l’on se sert les uns les autres, pas seulement par affection naturelle, mais parce que chacun voit dans l’autre celui que le Père lui donne à aimer, en Jésus et avec lui. Ne vous y trompez pas : Jésus, Marie et Joseph se sont aimés mieux que personne, parce qu’ils étaient sans péché, certes. Parce que tout en eux était aimable, sans aucun doute. Mais surtout parce que chacun accueillait l’autre comme le don du Père.
Accueillir chaque jour son mari ou sa femme, ses parents ou ses enfants, son frère ou sa sœur, comme ceux que le Père nous donne à aimer et à servir, c’est la grâce dont la sainte famille a vécu et elle ne demande qu’à nous la partager. Demandons-la chaque jour et nous la recevrons de plus en plus. « Illuminez-nous, Seigneur, par les exemples de votre sainte famille, et dirigez nos pas au chemin de la paix » (Laudes de la sainte famille, Antienne sur le Benedictus).
Père Albert-Marie Crignon